La Montagne - 4 février 2011
Fabienne Faurie
Un quatuor vide ses tripes
Un échafaud, trois hommes, une femme et un bourreau. Les cordes se tendent, les corps tressautent. Un long silence. Les mots emplissent l’espace. Ils coulent en un flux rageur des quatre bouches. Elles crachent encore leur vie pour dire : leur douleur, leur trouille, leur révolte, leur frustration, leur rêve. Pour protester encore et « ne pas acquiescer ». C’est noir comme on imagine la mort, glacé comme la solitude, suffoquant comme la terreur. Sous les quatre potences, un révolté sans nom, qui a « un chien dans la bouche » ; une Antigone qui s’interroge encore et toujours. « Est-ce que l’amour c’est une parole dans le noir ? » ; un Maghrébin, hanté par le camp de rétention qui adoucit son exil avec une chanson, celle du Petit pain au chocolat et un intello obsédé de n’avoir pas fini d’écrire sa page de demain. Inexorablement, les corps se balancent, suent leur désintégration : asticots, odeur… Cruauté ! « La vie est un rêve dont la mort nous réveille ! ». La logorrhée funèbre dessine cet infini, inconnu, s’agrippe à des lambeaux d’histoires intimes, se glisse dans les méandres du politique. L’étranger, la femme violée, l’enfance à crever de solitude et le cerveau en ébullition qui cherche sa lumière dans ses écrits. Ce n’est pas la mort qui muselle Les pendus. Mais, une vie sous l’emprise des parenthèses d’un ordre qui rend muet. […]
Petit carré d’art - avril 2010
Geneviève Brun
Les pendus, ce sont tous ceux que la marche du monde condamne à la peine de mort, par la faim, la solitude, la torture ou le silence, ceux auxquels il est interdit de vivre et qui refusent de mourir, qui survivent à leur propre mort sans qu’ils parviennent à revivre. L’écriture de Nadège Prugnard a le tranchant implacable du scalpel pour mettre à jour et regarder en face cette maladie de la mort. Elle dit crûment le corps, le désir, la jouissance, la souffrance, la décomposition et le vide ; elle dit l’âme et c’est la même parole, hachée, brutale, insolente et pourtant poétique.
Sur une estrade, quatre potences. Les spectateurs, dans la lumière, attendent l’exécution. Le bruit calme et régulier des pas du bourreau, annonce l’arrivée des condamnés, trois hommes, une femme. Archétypaux et singuliers, le révolté, l’immigré, la comédienne, l’écrivain. Au centre, la longue robe rouge de l’actrice, théâtre, tache de sang et flamme vive lorsqu’au bout de la corde, elle en fera danser les pans de voile orangé tout au long de son corps. Le bourreau et son assistant, costume gris, allures de fonctionnaires, impassibles, efficaces, les mènent sur le tabouret, sous la corde. La mise en scène de Barthélemy Bompard est frontale, sobre et généreuse : elle condense toute la violence du texte dans la concision éloquente de ce terrible décor, froid, statique, implacable et dans des comédiens magnifiques. Des larmes silencieuses du vieux loubard sous la potence, la tempête sous son crâne rasé, éructant sa haine de la haine de celui qui le regarde, interpellant le spectateur, effrayant plus encore par la violence de son impuissance même. À l’opposé, et les mêmes larmes pourtant, celles de l’immigré, insupportablement humble de l’humiliation acceptée « Pitié, … tout ce que tu veux, j’ le fais… », émergeant progressivement dans sa dignité d’homme à travers ses récits du racisme ordinaire, dans son intimité, sa tendre nostalgie pour « les p’tits pains au chocolat, la, la, la, la ». L’immense regard bleu de la comédienne, « … quel chagrin me dévore ? », « C’est où l’amour ? » la résistance d'artiste et sa lassitude «est-ce que je peux retourner dans ma loge ? », pendue entre ciel et terre, entre la gravité de sa conscience lucide et sa dansante légèreté de l’être. L’écrivain, qu’aucun signe ne désigne vraiment, sauf sa passion exigeante des mots, de la pensée, sa voix et son visage transfigurés dans la colère « Ecris comme on hurle ! », son refus forcené du silence imposé … les bouts de papier recouverts d’écriture, qu’il jette du haut de la potence pour ensemencer la parole et la vie. Pas de corde à leur cou, qui détournerait le propos dans un réalisme voyeur. Mais lorsque le bourreau renverse le tabouret, le choc répercuté des corps pendus, attachés par le dos, pieds liés, le soubresaut de la mort, leur balancement interminable et silencieux, hypnotique, qui finit par être doux comme celui du berceau. Les morts ne meurent pas. Ils restent pendus, bave aux lèvres, et les corps se réveillent, étonnés de leur puanteur, de la mollesse du sexe, des pustules... Face à face individuel avec la vérité inéluctable de la décomposition ; et en même temps, le doute sur la réalité de la mort même qui ne serait peut-être pas la fin de la vie… Et les corps morts et vifs, esquissent des mouvements suspendus, des mains qui se rejoignent, des demi-tours de valse aériens, des bras iconoclastes tendus en croix. Et insensiblement, «Comme si le monde entier se rassemblait au dedans de moi », chacun transcende sa propre histoire. Le révolté, c’est aussi le mauvais élève condamné à l’échec, l’enfant mal aimé auquel on préfère le chien. L’immigré est aussi bien celui qui cherche à survivre dans l’acceptation de l’humiliation, que le résistant menacé de mort par un nationalisme, une idéologie, le racisme ordinaire. L’actrice, ce sont toutes les femmes du monde, battues, excisées, brûlées, défigurées à l’acide, victimes d’un maître, d’un mari, d’un intégrisme. L’écrivain, c’est l’intellectuel jeté dans la prison, le journaliste pris en otage, le poète qu’on assassine … les mains et les langues coupées… Ces pendus, ce sont tous les suicidés de la société qui, d’âge en âge, n’en finissent pas de clamer leur différence et leur refus …« Frères humains qui après nous vivez… » mais aujourd’hui, dieu en aura-t-il merci ? Les voix des vivants et des morts se mêlent du fond de leur abandon, dans un oratorio où leurs dieux, Christ ou Allah, sont interpellés et renvoyés au néant. . «Et cette putain d’âme qui ne veut pas s’envoler ! » Chacun crie obstinément sa peur et sa solitude. Les cris au singulier se chevauchent et se rejoignent pour n’en faire qu’un contre le silence et l’oubli. Les mots sortent comme de la mitraille, implacables, inacceptables. Alors les bourreaux imposent le silence à la parole des morts, lâchent la corde et les corps tombent. Fin du spectacle. Ou entr’acte - car le temps des pendus n’est jamais révolu. Le bourreau au devant de la scène, vend des esquimaux-gadgets de mort. Il annonce soudain avec une simplicité confondante qu’il n’est pas le bourreau mais le metteur en scène et il salue avec ses compagnons. Alors qui sont les pendus ? Qui sont les bourreaux ? Vous ? Moi ?
Cassandre - automne 2009
Jean-Jacques Delfour
[…] Le théâtre de rue est pris dans un paradoxe. D’un côté, les propositions sont complexes, hybrides, socialement peu ou prou transgressives, politiquement stimulantes, idéologiquement subversives ; mais, de l’autre côté, les discours échangés à leur sujet sont rarement dotés d’armature réflexive et d’outils d’analyse suffisants. Ce hiatus n’empêche pas la reconnaissance et le consensus autour de certains spectacles. Mais d’autres auraient besoin d’un débroussaillage, de quoi aplanir quelques-uns des obstacles à la compréhension. Aujourd’hui comme au début, ici comme dans d’autres formes d’art vivant, le problème est la concurrence entre l’émotion et la compréhension, entre le plaisir et le concept, entre l’abandon au spectacle et le travail de l’analyse, entre le divertissement et la politique. Jean-Marie Songy a posé un jalon : la collaboration suggérée. Kumulus et Nadège Prugnard ont fabriqué cet aérolithe énigmatique, bifide, paradoxal, saillant et dérangeant : Les pendus […] il reste que le couple formé par Kumulus et Nadège Prugnard, une compagnie qui n’a pas beaucoup de familiarité avec le théâtre de texte et une écrivain dont le style, apparemment en rupture, s’inscrit cependant dans la tradition flamboyante des inventeurs de langues. […]
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